Albert Jacquard et ses grandes idées autour de l'école, les enfants.... suite et fin
Monsieur le Professeur, vous avez su ce matin, d'une manière toujours inattendue, émouvante et brillante, vous faire applaudir de façon insistante par les enseignants qui se reconnaissent de l'OCCE. comme étant laïque, mais aussi en citant le Pape, Saint-François d'ASSISE...
Merci à vous : cela prouve la fécondité de votre pensée et la richesse de l'ensemble de l'affection que vous avez proposé ce matin. Nous pourrions en retenir certaines : vous évoquiez Didier VALERY, cette phrase affreuse, nous savons désormais que les civilisations sont mortelles. Vous avez évoqué le big bang, ce qui se passe au début. La question que nous voyons apparaître ci et là : qu'y avait-il avant ce début ? Question à réponse impossible.
Il ne faudrait pas que nous ayons à nous poser la question : qu'y aurait-il après le nouveau big bang ? C'est pour éviter cette question qui ne serait pas sous la forme du fantasme ou de l'explosion atomique, mais sous la forme de la surpopulation, sous 1a forme de l'épuisement de la planète, que nous avions besoin de vous pour nous aider, avec le goût du paradoxe, le goût de la provocation, avec le sens de la formule, à réfléchir et à lancer ce congrès. Je crois, après un exposé de ce type, la réflexion est plus que lancée : elle est prospective et large. J'ai envie de dire aux congressistes, ceux qui sont sollicités à leur tour pour prendre leur part dans le dialogue : « je suis le lien que je tisse ». Alors tissons ensemble un dialogue aussi riche que votre intervention sur le big bang.
Albert JACQUARD
Toutes les galaxies s'éloignent : nous le savons depuis 3/4 de siècle. Hier, elles étaient plus proches, avant-hier, encore plus, il y a 15 milliards d'années, toutes au même endroit. Par conséquent, il y a eu explosion : on appelle cela « big bang ». Qu'est-ce qu'il se passait il y a 16 milliards d'années ? Si nous répondons : « il n'y avait rien », c'est beaucoup trop. Il faut dire : « il n'y avait pas de « il y avait ». II n'y avait pas de « il y avait » parce que le temps n'existait pas. Comment voulez-vous que le temps s'écoule lorsque rien ne se passe? C'est une phrase de « Saint AUGUSTIN », quatre siècles après Jésus Christ.
Je sais que si rien ne se passait, il n'y aurait pas de temps passé. Par conséquent, par définition il ne se passe des choses que depuis le big bang : il n'y avait pas « d'avant big bang ». Le big bang a créé le temps. Avec les théologiens, je m'amuse beaucoup en réfléchissant sur le concept d'éternité puisque le temps a un temps « 0 ». Le big bang a créé le temps : cela élimine le concept, même, de création car le mot « création » signifie « un acte, qui dans la durée » fait apparaître quelque chose alors qu’il n’y avait rien. Or, comme il n'y avait pas de durée, il ne peut pas y avoir création. Avec certains théologiens tels que l'Abbé Pierre ou Jean Cardonnel, nous décidons d'éliminer ce rôle de créateur que l'on avait attribué à Dieu. Nous imaginons un Dieu qui n'est pas créateur et qui n'est certainement pas tout puissant. De ce fait, la notion de big bang nous amène à penser que le temps a une origine. Un des moyens de ne pas trop s'appesantir, c'est de mesurer le temps autrement que nous le faisons en prenant le logarithme. Le logarithme de la durée depuis le big bang, pour le temps "0" qu'est le big bang, est égal à moins l’infini. Vous renvoyez le big bang à moins l'infini, ce qui vous permet de ne pas vous poser la question sur ce qui se passait avant.
Je vous cite une très belle phrase sortie de l’Évangile et qui vous dit exactement l'essentiel de ce que je vous direz ultérieurement à propos du fait que l'union, la mise en commun, la communication créent quelque chose de supplémentaire.
Dans l’Évangile, il est dit : «lorsque vous serez réunis, je serai parmi vous». Si vous êtes chrétiens, ce « Je », c'est Dieu ou c'est le Christ. Mais, chrétiens ou pas vous concevez qu'il y a quelque chose de plus que le simple fait d'être réuni. Ceci, maintenant, va être conçu comme une vérité physique. Lorsque 3 vélum font un carbone, il y a toujours plus qui apparaît. Lorsque plusieurs hommes se mettent ensemble, il y a plus que même qui apparaît. C'est pourquoi la seule chose importante est de créer ces liens qui permettent d'avoir plus. Je ne suis pas Albert JACQUARD, je suis un « Albert JACQUARD » fait par son environnement, qui ait fait l'environnement en même temps ; c'est bien plus beau que cette personnalisation égoïste : dès qu'on est étriqué dans son égoïsme, on est perdu, on disparaît.
C'est pourquoi, être vivant c'est être poreux, ouvert. Pour qu'une nation soit vivante, il faut qu'elle soit poreuse pour préserver la porosité de mon pays, que je me sens aux côtés des gens de Saint-Ambroise lorsque je l'ai fait récemment parce que eux, ils m'apportent quelque chose. J'ai écrit récemment au Préfet de Seine-Saint-Denis, homme de bonne grande volonté, j'ai osé lui dire, puisqu'il est en présence de maliens qui lui posent des problèmes : il faudrait comprendre que la présence de ces gens posent problème, mais en même temps cela apporte un peu «d'africanitude » dans notre francitude, et elle en a besoin notre francitude.
Donc il faut leur dire merci des problèmes qu'ils nous posent.
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Intervenant
Vous avez dit, Professeur JACQUARD : « dans mille ans - je le souhaite, bien avant - nous serons alternativement élèves et maîtres. Or, il y a quelques années à un congrès de l’OCCE une jeune collègue venue de Cuba, très largement inspirée par FREINET dont nous avons aussi parlé ce matin, m'a profondément ému lorsque nous lui avons demandé ce il y avait de changé. Elle nous a répondu : dorénavant, nous sommes tous l'instituteur de l'autre.
Albert JACQUARD
Autrement dit l'idée n'est pas nouvelle. Le métier d'homme c'est le métier d'instituteur, de créateur des échanges : il restera toujours ce rôle là. Lorsque je soulignais qu'il n'y aura plus de travail pour personne, je prenais le mot « travail » dans son étymologie, vous savez « tripalium » signifiant 1a torture. Le travail, c'est la torture, moins il y en a, mieux cela vaut !
Mais un instituteur ne travaille pas avec cette définition là, il se fatigue mais ça paierait pour faire un métier pareil ; ça casse les liens mais il ne faut pas le dire devant des autorités supérieures. Être instituteur, c'est le métier d'homme par excellence.
J'ai oublié d'évoquer un des moyens de faire passer dans l'esprit des enfants ce changement que je voudrais voir : de s'en prendre à ce qu'on ose nous présenter comme le sport, et qui n'est en fait qu'un jeu de gladiateurs. J'ai très peur de ces marchandises frauduleuses que l'on donne à nos enfants, en particulier avec le sport de compétition.
Dès qu'il y a compétition, il n'y a pas sport. Le sport, c'est le bonheur d'avoir un corps et de s'en servir pour jouer, s'amuser, courir et en sortir le maximum de atisfaction.
Absolument pas en compétition : en émulation, « oui ». Or peu à peu on fait croire aux enfants qu'il n'y a de sport que lorsqu'il y a compétition alors que la vérité est exactement à l'opposé. J'aimerais que vous les avertissiez en disant : « Attention. Ce match n'a rien à voir avec le sport : il y avait 22 gladiateurs qui s'étripaient et qui se « crevaient » la santé mais ils étaient bien payés.
Il y en avait 60.000 qui s'énervaient en les regardant et 3 millions qui étaient « dans leur pantoufle » devant la télévision. Dans cette affaire, personne ne faisait du sport. Le sport, c'est le gamin qui court, le sport c'est « Albert JACQUARD » qui profite de ce que Carl LEWIS lui dise « tu viens, on fait un cent mètres pour, aussitôt, essayer de courir avec Carl Lewis, et qui est très content d'avoir une victoire extraordinaire sur lui-même. Le vrai sport, c'est l'émulation et pas la compétition.
J'aimerais que l'on prenne toutes les occasions dans l'actualité pour leur dire : « attention, le résultat n'a pas d'intérêt ». Le vrai résultat, c'est qu'il y ait un beau match. Normalement celui qui joue doit se dire : « pourvu que ceux d'en face soient bons » pour que le match soit bon. Il faudrait passer ce message à nos enfants et utiliser l'actualité pour leur dire : « on vous trompe avec l'ex Paris/Dakar, on vous présente cela comme une aventure ». C'est faux : c'est une chose absolument ignoble et écœurante car dépenser des milliards devant des gens qui crèvent de faim. Pour aller vite à Dakar, on n'a rien à faire, c'est la preuve d'une sottise totale, surtout d'un mépris pour ces pauvres africains et d'un mépris pour ce désert qui est une cathédrale. On n'a pas le droit de faire cela ! Il faudrait dire à ces enfants : oui, aller de Paris/Dakar serait une aventure si vous y allez en disant bonjour à tous les gens que vous rencontrerez ».
Mettez trente ans pour aller de Paris à Dakar, vous n'aurez pas perdu votre temps. Mais si vous mettez 15 jours pour y aller, vous êtes un « pauvre type », un idiot car vous avez méprisé les enfants. '
Je me permets de lancer, contre cette horrible activité, un appel en disant qu'il faudrait s'en prendre à ceux qui l'organise, ce que nous appelons plus précisément les sponsors. En français, « sponsor » se traduit par le mot « proxénète ». J'aimerais que l'on dise à Monsieur CALVET qu'il est un proxénète. Je m'interdis d'acheter un véhicule « Citroën » parce que Citroën fait « 1e Paris-Dakar ». Je crois que, à la longue, ils finiront par abandonner. En référence aux réactions de Théodore Monot, le désert est un lieu sacré où il est intolérable de voir des gens y faire leur besoin de vitesse, cela m'émeut. Pourquoi n'iraient-ils pas faire cela dans une cathédrale ?
Il faut faire réfléchir les enfants et leur dire : « vous vous faites avoir, on vous fait prendre des vessies pour des lanternes, et dites non au Paris-Dakar ». C'est pourquoi, avant cette rencontre, j'ai agacé Monsieur le Maire en lui disant : « votre ville est belle, mais elle est couverte de panneaux qui sont laids, vulgaires et qui abîment tout. Soit les gens les regardent, dans ce cas c'est réellement une cause d'accident, on ferait mieux de regarder sa route. Soit les gens ne les regardent pas, alors à quoi servent-ils ? Dans tous les cas, vous devriez interdire ces panneaux ou sinon, faites changer la loi. Mais on devrait interdire tout panneau publicitaire visible depuis une route simplement au nom de la sécurité, mais aussi au nom de la pollution, c'est monstrueux. A quoi cela sert-il ? A augmenter la consommation . En plus, cela est fait pour nous rendre idiots. L'année dernière, il y avait, dans les rues de Paris, des affiches faites par des publicitaires pour vanter la publicité. Ils disaient : « vous voyez comme la publicité est efficace ». Sur ces affiches figurait un individu complètement « stupide », avec des yeux idiots, et entrait dans son oreille un slogan auquel il manquait un élément. Moi qui suis contre la publicité, je savais que les affiches faisaient référence à la marque « Ricard » et pour « Carrefour ». Cela prouve que dans mon esprit, des idées sont entrées que je ne voulais pas voir. Me voilà, comme un idiot, capable de vous dire : « un Ricard, sinon rien ».
Intervenant
Professeur, votre commentaire sur le sport me pousse à vous poser une autre question :
« lorsque vous citez le sport comme il se manifeste aujourd'hui, ce que l'on en sait c'est ce qu'en fait la médiatisation du sport c'est-à-dire 40.000 bonhommes et 22 gars qui hurlent, c'est rien par rapport aux millions de français qui, tous les dimanche, marchent, grimpent, nagent de manière anonyme pour la même raison du sport c'est-à-dire avoir un corps qui fonctionne, qui est porteur de plaisir et de victoire sur soi. »
Cela me pousse à vous poser une question que je n'osais pas vous poser : vous avez beaucoup parlé de François d'Assise, de l’Évangile dans cette assemblée laïque à laquelle j'appartiens et dont je me réclame, je me permets de vous parler d'un petit événement que la médiatisation a probablement déformé et construit :
J'aimerais avoir votre sentiment sur la réalité, à savoir ce que représentent les millions de français par rapport au sport et que représente la réalité par rapport à la parution du livre de GARAUDY et en direction de l'Abbé Pierre. Est-ce que vous décidez d'en parler ? Je vous prie d'accepter mes excuses pour cette question.
Albert JACQUARD ·
Première remarque : c’est justement parce qu'on est dans une assemblée laïque que l'on peut parler, sans la moindre arrière pensée, de François d'Assise ou de l’Évangile qui est un texte admirable. J'en ai parlé à des amis musulmans qui m'ont dit : « il est traité, dans le Coran, un même aspect ». Par conséquent, il faut être ouvert et dire ce que l'on a dans le cœur.
Concernant le sport, je crois que les champions sont utiles dans la mesure où ils nous permettent de mesurer les progrès à atteindre. Lorsque Carl Lewis réalise 9 secondes au 100 mètres discipline, et moi 28 secondes, je me dis que j'ai encore de la marge pour améliorer mon score, mais cette marge - je le répète à nouveau - c'est par émulation. Je me dis que je ne veux pas voir l'air ridicule lorsque je courrai avec Carl Lewis, je penserai que je cours mieux que jamais. Il faut remplacer la compétition qui est le désir de passer devant l'autre par une émulation qui est le désir de tirer mieux parti de soi, étant donné que l'autre me montre que je peux réaliser vraiment des progrès. C'est à cela que servent les champions.
Maintenant, il y a médiatisation des champions qui est une catastrophe : je serai très inquiet si un de mes petits enfants désirait devenir champion de tennis. Quel horreur ! Taper dans une balle tous les jours pendant des heures, aucun esclave ne l'aurait accepté au temps de la « Rome Antique ». Je plains ces champions : par hypothèse, un jour on apprendra qu'un champion est proche du suicide. Comment voulez-vous qu'ils aient un autre sort que d'avoir tout mis dans l'idée qu'ils seraient premiers. Un beau jour, ils ne le sont plus. Par conséquent, il faut en avertir nos enfants : « faites mieux, mais émulation ne signifie pas compétition ».
II faut aussi apprendre à nos enfants à lutter contre l'argent : à titre d'exemple, je vous raconte la belle histoire de cet homme qui, récemment, voulait être maire de Marseille. Comment être maire de Marseille ? Comme les marseillais aiment le football, je vais créer une équipe de footballeurs qui partent gagnants. Comment créer une équipe qui gagne ? On lui a répondu : « c'est facile, tu te rends dans de bons clubs et tu achètes très cher les joueurs ». Il a alors emprunté de l’argent au Crédit Lyonnais et il a acheté des joueurs. Il les a réunis et ils ont gagné. Un jour, n'ayant plus d'argent, il s'est dit : « au fond, il est bien plus facile de perdre que de gagner.... Acheter un joueur pour qu'il perde coûte moins cher que d'acheter un joueur pour qu'il gagne ». Alors il a acheté un joueur pour qu'il perde dans l'équipe adversaire. Actuellement, il est jugé devant les tribunaux : il ne comprend pas, moi non plus !
Comment peut-on se permettre d'acheter des hommes ! Cette intrusion d'argent dans le sport est nécessairement une catastrophe. Dès que l'argent et la compétition entrent en jeu, il n'y a plus de sport. Alors il reste à tirer le maximum de soi, à condition de ne pas être trop victime de cette médiatisation.
Un livre, c'est sérieux, c'est solide, il va être lu ! Par conséquent, il faut dire que c'est du poison : l'Abbé Pierre était d'accord avec moi. J'ai peur qu'on fasse dire trop de choses à l’Abbé Pierre, il se défend mal alors qu'il est un homme politique. Il sait ne pas aller trop loin à la différence de Jacques GAILLOT.
Intervenant
Albert JACQUARD a souligné, précédemment, que l'enseignement à l'école est important mais que cela va bien au delà : « tisser des liens et apprendre à mieux se connaître et à parler ». Actuellement, certaines thèses sont avancées comme quoi il faudrait réduire l’enseignement quelques données de base, 3 ou 4 opérations, 2 règles de grammaire et pourquoi pas, un petit certificat pour le travail, avec des horaires flexibles dans la boîte d'à côté avant qu'elle ne soit délocalisée.
Je me disais que si ces projets-là étaient menés à leur terme, peut-être y aurait-il deux ou trois matières à enseigner mais sûrement plus la possibilité à l’école d’apprendre à se connaître, d’apprendre à tisser des liens comme le dit Monsieur JACQUARD : il faudra donc que nous soyons vigilants.
Albert JACQUARD
Concernant la boutade que j’ai formulée précédemment, je ne voudrais pas qu'elle soit une arme contre la recherche du savoir. Le savoir est toujours bon et c'est le meilleur des sujets de conversation. Je ne voulais pas considérer que l'éducation se bornait au savoir : le savoir est un moyen au service d'une fin qui est bien supérieure : la construction de l'intelligence d'une personne. Je suis vraiment favorable au savoir, à condition que ce savoir vous ouvre sur des questions, et non pas un savoir qui vous renferme en disant : «maintenant tu sais, donc tu as compris. Tu vas connaître des choses qui vont te permettre de poser une nouvelle question».
C'est pourquoi cette avancée dans le savoir est le meilleur des sujets de conversation, et le meilleur des liens. Je voudrais surtout ne pas aboutir à une sélection en fonction du niveau du savoir. Précédemment, j'évoquais la notion d'âge à l'école : je me propose de supprimer ce concept d’âge, mais cela supprime au passage toutes les écoles où il y a limites d'âge. Je pense que vous voyez où je veux en venir... II serait, par contre, excellent de supprimer une école comme Polytechnique car je sais comment on y entre, l'ayant fréquenté moi-même : en consacrant deux ou trois années de sa jeunesse à sa future carrière. Lorsqu'on en est capable à 18 ans, cela n'est pas bon signe ! Toutes ces écoles sélectionnent sur le conformisme. Le résultat est le suivant : à l’École Polytechnique de Paris, on est très sélectionné en nous expliquant qu'on représente l'élite, tandis qu'à l'Ecole Polytechnique de Zurich on ne sélectionne absolument pas. La conséquence est la suivante : parmi les anciens élèves de Zurich, 27 ont un Prix Nobel, et parmi les anciens élèves de Paris, 2. Pas étonnant puisqu'ils ont été sélectionnés sur le conformisme. C'est exactement le même système pour une autre école qui fait beaucoup parler d'elle : pour rentrer à l'E.N.A il faut, à 25 ans, être capable de plaire à des « vieux » qui ont 60 ans. Donc, en ayant 60 ans, on est conformiste. A l'E.N.A, il n'est pas question de Prix Nobel mais plutôt question d'inventivité politique : le moins qu’on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas grande !
Intervenant
Monsieur JACQUARD, savez-vous s'il y a, actuellement, une réflexion en cours au plus haut niveau, Éducation Nationale, C.S.A. ou autres mouvements et organismes d’État. Lorsqu'un problème d'environnement, que je considère majeur, personnellement, et que connaissent les enfants actuellement - je pense aux fameux dessins animés japonais prônant la violence, interdit au japonais eux-mêmes d'ailleurs, mais diffusés le mercredi à notre jeunesse - je voudrais connaître votre propre réflexion à cet égard.
Albert JACQUARD
Il faudrait apprendre aux enfants la non violence. Actuellement, c'est dramatique. Je me rends souvent au Québec où une petite fille de 13 ans, Virginie Larivière maintenant célèbre a appris que sa grande sœur avait été violée, égorgée. Elle, au lieu de crier vengeance, s'est posée la question de savoir pourquoi des faits aussi ignobles pouvaient avoir lieu. Sa réponse fut la suivante : «on accepte que la violence résolve les problèmes».
Et où découvre-t-on la violence ?
A la télévision. Elle, petite fille de 13 ans vivant dans la banlieue de Montréal, a lancé une campagne contre la violence à la télévision. «On peut sourire, elle n'aura jamais le pouvoir face à tous ces grands dirigeants de chaînes de télévision ! »
Elle a tellement bien su plaider la cause qu'elle a rencontré, lors de sa campagne, des journalistes remarquables qui ont aussitôt communiqué sa mission, si bien que le Parlement a décidé d'interdire la violence à la télévision jusqu’à 23 ou 24 heures. Par conséquent, il y a des lois qui restreignent la violence extrêmement contraignante.
On dit : «oui». Mais ils pourront toujours regarder les chaînes américaines ?
«Cela m'est égal, je vais déjà essayer chez moi. Et peu à peu, on peut espérer que le résultat va porter ses fruits. Il est scandaleux de présenter des programmes de ce type à la télévision, pour des raisons purement commerciales ! Il faut supprimer la publicité à la télévision, autant que la supprimer sur les routes afin qu'une télévision puisse être financée autrement.
Je n'arrive pas à comprendre qu'un État civilisé puisse demander à quelqu'un, tel que Monsieur Bouygues, d'acheter une chaîne de télévision pour l'exploiter financièrement. Un moyen de manipuler les esprits aussi puissants que la télévision ne doit évidemment pas être entre les mains de gens qui «se font de l'argent». C'est une question de dignité nationale. Alors, évitons que ce soit entre les mains de l'argent ! Il nous faut lutter contre le triomphe de l'économie : comme vous le savez, j'en ai fait un titre.
Intervenant
Professeur Jacquard : vous nous avez fait part, précédemment, de votre attachement à la civilisation méditerranéenne et à la culture également. J'ai été très intéressé par votre passeport et par votre idée de communauté culturelle méditerranéenne. Pourriez-vous rajouter quelques mots à cet égard ?
Albert JACQUARD
C’est un projet que j'ai lancé dans un livre et gui a été pris en considération par la Municipalité d'Aubagne, près de Marseille et par la C.C.A.S. qui est l'organisme du comité d'entreprise de EDF/GDF. Ils ont financé un colloque de personnalités venant tout autour de la Méditerranée, et nous avons discuté pendant ? jours et demi : à cette occasion, nous avons lancé le passeport et publié un petit livre résumant cela. J'ai toujours ce projet à cœur.
Au mois de janvier, j'ai été invité par le Commissaire Général au plan, Monsieur GUENOT, en même temps que Monsieur Federico MAYOR, le patron de l'UNESCO : ensemble nous avons évoqué ce projet. Ils m'ont promis, l'un comme l'autre, de mettre à exécution des groupes de travail qui permettront de préciser ces idées là.
Je pense qu’un Premier Ministre ou un Président de la République d’un État quelconque, qui lancerait cette idée, en invitant tous ses collègues à se réunir à Malte ou ailleurs pour créer cette future communauté, engendrerait une adhésion populaire intense. Ce projet doit être développer : si vous vous sentez courageux, lancez-le ! Peut-être y a-t-il, parmi vous, de futurs hommes politiques : aussi l'idée mériterait qu'on s'y intéresse.. J'ai ressenti l'impression, lors d'un discours de Monsieur CHIRAC au Caire, d'un relent des idées que j’avais exprimées à Monsieur GUENOD. Telle ne fut pas ma joie à cet égard : Monsieur CHIRAC parlait de la politique arabe de... ...... ... , cela me semblait un très mauvais mot : il n'y a pas de politique arabe. Les turcs, les berbères, les ... .... ne sont pas des arabes. II vaudrait bien mieux adopter une politique méditerranéenne de la France.
Intervenant
Monsieur le Professeur : compte tenu de l'évolution de notre société et compte tenu du peu de moyens dont dispose l'école, êtes-vous optimiste ?
Albert JACQUARD
II faut être ni optimiste, ce qui signifierait « ça s'arrangera naturellement ». Ni pessimiste signifiant que « tout est perdu d'avance ». Je pense que nous devons être volontaristes en disant : « faisons en sorte que cela s'arrange, et prenons-en les moyens ».
Lors d'une émission, Anne SINCLAIR m'a demandé comment remédier à la violence à l'école, sachant que chaque jour, on demande aux enfants d’être compétitifs. Prôner la compétition, c'est prôner la violence. Par conséquent, il faut savoir que la violence ainsi présente n'est pas la faute de ces enfants, mais celle de ceux qui leur parlent de compétition : on le voit beaucoup parmi tous ceux qui ont, hélas, la parole à la télévision.