Les stéréotypes sexistes envers les professions chez les enfants de 4 ans
De Nelly GREGOIRE, Géraldine FAURE, Delphine ROSSIGNOL, Sabine RODIER & Leslie SONNIER
RESUME
Les enfants de 4 ans ont-ils des stéréotypes de genre envers les professions, et ce de la même façon chez les garçons et chez les filles ? C’est ce que nous avons étudié en intervenant dans une classe de moyenne section de maternelle avec pour matériel une maquette représentant une ville avec ses différents lieux. Nous avons relevé le sexe que les enfants attribuaient aux professions afin d’évaluer leur degré de stéréotypes sexistes. Nous sommes arrivées aux conclusions que dès 4 ans, les enfants avaient des stéréotypes sexistes envers les professions ; et que les filles en intégraient plus que les garçons mais seulement au niveau des professions stéréotypées féminines.
INTRODUCTION
De nombreux auteurs se sont intéressés aux stéréotypes en donnant diverses définitions mais celle sur laquelle ils s’accordent tous est qu’un stéréotype est un ensemble de croyances partagées à propos des caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais aussi des comportements propres à un groupe de personnes.
Les stéréotypes sont sur-généralisés, inexacts et résistants aux nouvelles informations ; ils peuvent êtres positifs ou négatifs, ces derniers entraînant des préjugés et des attitudes discriminatoires. Ils sont présents chez chacun d’entre nous et ce dès le plus jeune âge.
D’après Tajfel, à l’âge préscolaire, les enfants sont capables de discriminations de genre et ethniques, ils ont conscience des catégories sociales et semblent connaître les valeurs associées à ces catégories. Selon lui, les enfants apprennent en premier la valeur associée à la catégorie. De même, dans leur étude, Clark et Clark (1947) et Asher et Allen (1969) ont montré qu’en présentant une poupée blanche et une poupée noire à des jeunes enfants, ils trouvaient majoritairement la première plus jolie que la seconde et préféraient jouer avec elle.
Une autre étude sur les stéréotypes des garçons et des filles par rapport aux jouets réalisé par O’Brien et Huston (1985), a montré que les enfants jouaient plus avec les objets stéréotypés de leur genre et ceci était plus marqué pour les garçons.
On peut donc conclure que dès le plus jeune âge, les enfants ont des stéréotypes et des préjugés ethniques.
Pour notre étude, nous voulions voir si les jeunes enfants intégraient des stéréotypes sexistes, plus particulièrement dans le monde du travail. En effet, dans notre société, les professions sont très stéréotypées soit masculines soit féminines (il est encore rare et assez contraire aux moeurs de voir un homme « esthéticien » et une femme garagiste), et nous avons voulu savoir si les enfants intégraient déjà à 4 ans ces stéréotypes. Pour cela, nous nous sommes donc intéressées à une population d’enfants de 4 ans ; nous avons évalué leur degré de stéréotypes de genre en fonction du sexe qu’ils attribuaient à diverses professions.
Selon nous, les enfants de 4 ans ont déjà intégré des stéréotypes sexistes envers les
professions ; et les petites filles en ont autant que les petits garçons.
METHODE
Participant
Dans cette étude, les participants étaient 21 élèves (12 filles et 9 garçons) d’une école maternelle de la région auvergne en moyenne section de maternelle, d’une moyenne d’âge de 4 ans. Ils passaient cette expérience dans le cadre d’une étude de Psychologie Interculturelle réalisée par des étudiantes de deuxième année et n’étaient pas rémunérés.
Matériel
Pour le besoin de notre étude, nous avons réalisé une maquette d’environ un mètre carré sur du contreplaqué représentant une ville avec ses différents lieux, commerces et bâtiments. Il y avait le fleuriste, le coiffeur, la boulangerie, l’hôpital, le commissariat de police, l’école, l’épicerie, le magasin de vêtements, la salle de danse, le terrain de foot, un jardin d’enfants ainsi qu’une maison où se trouvaient le garage, le jardin et le salon avec ses outils d’entretien et la cuisine. Chaque bâtiment avait une dimension d’environ 10cm_7cm_6cm sauf la maison qui faisait 30cm_25cm_10cm en raison de ses nombreuses pièces. Nous avions également disposé un camion de pompiers et une station service à côté de la maquette. Les bâtiments étaient positionnés d’après un plan spécifique que nous avions élaboré (voir annexe 2). Nous avions aussi à notre disposition 17 couples de Playmobil® (un homme et une femme) correspondant chacun à un lieu de la ville. Afin de faciliter le déroulement de l’étude, nous avions une grille de recueil des données, ainsi qu’une feuille où étaient spécifiées la consigne ainsi que les questions que nous avions à poser.
Procédure
Avec l’accord de la directrice et de l’inspecteur d’Académie, deux d’entre nous sont intervenues le lundi 13 février 2006 pendants 3 heures durant la matinée dans une classe de moyenne section de maternelle. Nous avions à notre disposition une salle où était installée notre maquette sur une table basse, la passation était donc individuelle et anonyme et nous n’avions pas imposé de contrainte de temps. A chaque participant nous avons montré la maquette et pour chacun des 17 lieux, nous lui avons présenté le couple de Playmobil® correspondant en lui demandant lequel de l’homme, de la femme ou des deux, il voyait le plus dans ce lieu. Pour l’aider à mieux comprendre nous lui posions des questions de type « qui coupe les cheveux ? Un garçon, une fille ou les deux ? ». Nous avons codifié les résultats en notant 1 pour une femme,-1 pour un homme, et 0 lorsqu’il mettait les deux. L’une d’entre nous posait les questions à l’enfant pendant que l’autre notait les réponses dans le tableau de recueil des données.
RESULTATS
Le fait que les enfants aient des stéréotypes sexistes à propos des métiers et des rôles sociaux, qui constituait notre première hypothèse, a été vérifiée. Les professions stéréotypées masculines ont obtenu une moyenne négative significativement différente de 0 et les professions féminines une moyenne positive également différente de 0. Autrement dit, les enfants effectuent des jugements stéréotypiques sexistes.
Pour notre seconde hypothèse, nous avons analysé en détail et indépendamment les unes des autres les professions féminines et masculines. Dans les deux cas, nous nous attendions à ce que les filles et les garçons aient autant de stéréotypes sexistes. Pour les professions masculines, les filles et les garçons ont des scores qui ne diffèrent pas. En revanche, pour les professions féminines, les filles effectuent des jugements plus stéréotypiques que les garçons.
DISCUSSION
Dans notre étude, l’objectif était de montrer que les stéréotypes sexistes de notre société étaient déjà très présents chez les enfants, et ce dès le plus jeune âge. Nous voulions aussi faire ressortir le fait que ces stéréotypes étaient aussi développés chez les garçons que chez les filles.
A la suite de notre expérimentation, nous avons observé que les enfants avaient les mêmes stéréotypes que les adultes sur les professions et les rôles attribués à chaque sexe.
Effectivement, ils attribuent majoritairement des hommes aux professions stéréotypées masculines et des femmes aux professions stéréotypées féminines. Notre première hypothèse a donc bien été confirmée : les enfants de 4 ans intègrent déjà des stéréotypes sexistes.
Comme nous l’avons exposé en introduction, les enfants ont conscience des catégories sociales dès l’âge préscolaire et sont donc capables de discrimination de genre et ethniques.
Selon Tajfel, les stéréotypes découlent des catégories sociales. On placerait donc les individus qui nous entourent dans un des tiroirs que réserve notre cerveau au classement du genre humain.
Nous pouvons également expliquer ce phénomène par le fait que les enfants sont conditionnés dès le plus jeune âge à reproduire les rôles traditionnels et ce, par le biais des parents, des pairs, de l’école, des médias, et de la littérature enfantine. Cette dernière est le moyen par lequel les enfants se socialisent et d’après Sternglanz et Serbin (1974), la littérature et les programmes télévisés destinés aux enfants perpétuent les rôles traditionnels et socialisent les enfants dans cette direction.
Etudions maintenant notre seconde hypothèse. Nous voulions démontrer que les petites filles avaient autant de stéréotypes sexistes à propos des rôles sociaux que les petits garçons. En effet nous avons observé qu’au niveau des professions masculines, la différence entre les scores des filles et des garçons n’était pas significative donc qu’ils avaient autant de stéréotypes les uns que les autres. Par contre, au niveau des professions stéréotypées féminines, les petites filles intégraient plus de stéréotypes que les petits garçons.
Nous pouvons remarquer que certaines réponses nous ont surprises. En effet, certains enfants considéraient les pompiers et la cuisine comme des rôles autant féminins que masculins. Ce phénomène peut être expliqué par le fait que de plus en plus de femmes exercent des métiers masculins (comme pompier, policier…) et de plus en plus d’hommes participent à l’éducation des enfants, à la cuisine et aux tâches ménagères. Il y a donc eu une évolution des moeurs au niveau des rôles sociaux. De plus, les enfants qui ont vu des femmes ailleurs que dans les rôles traditionnels ont tendance à avoir des perceptions moins stéréotypées des hommes et des femmes (Broverman et al, 1972, et Hoffman, 1977). Les stéréotypes et les préjugés n’étant pas profondément ancrés dans la personnalité, ils peuvent s’atténuer à mesure que changent les modes et qu’évoluent les nouvelles normes. Ce qu’il aurait été intéressant de faire afin de se rendre compte de ces évolutions au niveau des rôles sociaux ainsi que des stéréotypes sexistes qui y sont associés, est une étude longitudinale sur une population de très jeunes enfants et de les suivre tout au long de leur vie.
REFERENCES
Ouvrages :
Askevis, L. F., Baruch, C. & Cartron, A. (1998). Précis de Psychologie. Nathan.
Azzi, A.E. & Klein, O. (1998). Psychologie sociale et relations intergroupes. Paris : Dunod.
Haye, A.M. (1992). La catégorisation des personnes. Saint-Martin-d’Hères : PUG
Meyers, D.G. & Lamarche, L. (1992). Psychologie sociale.
Yzerbyt, V. & Schadron, G. (1996). Connaître et juger autrui : une introduction à la
psychologie sociale. Grenoble : Presse Universitaires de Grenoble
Article dans un ouvrage :
Bloch, H. & Al. (1997). Dictionnaire fondamentale de la Psychologie. Stéréotype (p.1255). Larousse-Bordas
ANNEXE 1 :
Consigne :
Nous allons faire un jeu. Les garçons et les filles de Playmoville se sont perdus, aide les à retrouver leur maison. A chaque lieu, nous allons te présenter un garçon et une fille, tu choisiras lequel des deux va dans cet endroit. Si tu veux, tu peux mettre les deux.
Questions :
1- Pompier : Qui éteint le feu, le garçon, la fille ou les deux ?
2- Pompiste : Qui met de l’essence dans les voitures, le garçon, la fille ou les deux ?
3- Hôpital : Qui soigne les malades, le garçon, la fille ou les deux ?
4- Policier : Qui arrête les méchants, le garçon, la fille ou les deux ?
5- Football : Qui joue au football, le garçon, la fille ou les deux ?
6- Danse : Qui va dans la salle de danse, le garçon, la fille ou les deux ?
7- Garage : Qui va dans le garage et répare la voiture, le garçon, la fille ou les deux ?
8- Jardin : Qui s’occupe du jardin, le garçon, la fille ou les deux ?
9- Cuisine : Qui fait la cuisine, le garçon, la fille ou les deux ?
10- Ménage : Qui fait le ménage, le garçon, la fille ou les deux ?
11- Coiffeur : Qui coupe les cheveux, le garçon, la fille ou les deux ?
12- Nourrice : Qui garde les enfants, le garçon, la fille ou les deux ?
13- Fleuriste : Qui vend les fleurs, le garçon, la fille ou les deux ?
14- Boulangerie : Qui vend le pain, le garçon, la fille ou les deux ?
15- Boutique : Qui vend les vêtements, le garçon, la fille ou les deux ?
16- Ecole : Qui fait l’école, le garçon, la fille ou les deux ?
17- Epicerie : Qui vend les fruits et légumes, le garçon, la fille ou les deux ?