Ce que serait le p'tit héros de la guerre des boutons en 2009...

Publié le par être parent tout simplement

Des boutons à la case prison

Qu'arriverait-il avec la justice et la police d'aujourd'hui aux héros du roman de Louis Pergaud, paru en 1912 ? Un écrivain a mené l'enquête en transposant la vie de P'tit Gibus et autres Lebrac dans une cité, en 2009.

 

 

Par JACKY DURAND - libération.fr du 23/06/2009

«Si j'avais su, j'aurais pas venu !» Qui ne se souvient pas de la célèbre réplique de P'tit Gibus dans l'adaptation cinématographique de la Guerre des boutons (1), le plus connu des romans de l'écrivain franc-comtois Louis Pergaud ? C'était il y a près d'un siècle : les gamins de Longeverne emmenés par le grand Lebrac affrontaient les Velrans et leur chef, l'Aztec des Gués dans la campagne française. Que deviendraient-ils de nos jours ? C'est ce qu'a imaginé Bertrand Rothé, 48 ans, dans Lebrac, trois ans de prison (2) en revisitant les héros de son enfance. Prix Goncourt en 1910 pour De Goupil à Margot, Louis Pergaud a publié la Guerre des boutons en 1912. «J'ai voulu restituer un instant de ma vie d'enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu'elle eut de franc et d'héroïque, c'est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l'école», écrivait-il dans sa préface. En 1915, l'écrivain était fauché lors d'une attaque dans la Meuse.

 

Dans son roman, les deux bandes rivales se retrouvaient du côté du gros buisson, entre chênes, épines, noisetiers et coudriers, sur un «terrain fatal» où, «depuis des années et des années, les générations de Longeverne et de Velrans s'étaient copieusement rossées, fustigées et lapidées, car tous les automnes et tous les hivers ça recommençait», écrit Louis Pergaud. On se chauffait à coups de noms d'oiseaux : «Peigne-cul»,«Couille molle»,«Pique-merde» figuraient, entre autres, dans le bréviaire guerrier de Grangibus, Camus et de leurs camarades. Avant de se chicoter à coups de trique, de poing et de pierre. Malheur aux vaincus dans ces vigoureuses mêlées puisqu'ils étaient dépouillés de leurs attributs vestimentaires par des vainqueurs qui coupaient boutons, manches et lacets à coups de «châtre-bique» (couteau) avant de les renvoyer dans leurs pénates où une mémorable raclée paternelle attendait ces perdants mal «regaupés» dans leurs guenilles. Dans le livre de Bertrand Rothé, Lebrac, l'Aztec des Gués et les autres vivent dans une France urbaine, au milieu des grands ensembles, prennent le bus, communiquent par SMS, s'affrontent de part et d'autre d'un parking, sont placés en garde à vue, présentés à un juge pour enfants et comparaissent devant un tribunal pour mineurs.

 

Fouille intégrale

L'époque de Louis Pergaud était celle des maisons de correction. Celle de Bertrand Rothé évoque les quartiers pour mineurs des prisons. A l'heure où la proposition de loi contre les violences en bandes de Christian Estrosi est débattue à l'Assemblée nationale et où un jeune homme a été tué et deux autres blessés, samedi, par arme à feu, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), que deviendrait le grand Lebrac pour avoir copieusement rossé, avec sa bande, son rival l'Aztec des Gués, attaché à un arbre et fouetté jusqu'au sang sur les fesses avec une verge ? D'abord, la victime irait porter plainte en compagnie de sa mère au commissariat. Il serait ensuite examiné aux urgences médico-judiciaires (UMJ) pour déterminer la gravité de ses blessures. Des policiers iraient interpeller Lebrac au lycée de Longeverne, dans le bureau du proviseur. Lebrac serait conduit au commissariat où il serait placé en garde à vue après une fouille intégrale. Ses auditions seraient filmées par une caméra vidéo comme le prévoit la loi pour les mineurs. Un officier de police judiciaire expliquerait à Lebrac que, lorsqu'on se bat avec un bâton, on commet des «violences avec arme par destination». Le garçon ne comprendrait pas cette réponse : «Mais y a pas d'arme !»«L'arme, c'est le bâton, lui expliquerait le policier. C'est pas une arme, mais tu l'utilises comme une arme, le droit dit que tu la destines à être une arme.»


Amende de 45 000 euros

Entre deux auditions, Lebrac recevrait la visite de l'avocat de permanence. A l'issue de sa garde à vue, il serait conduit au dépôt du palais de justice, où il passerait la nuit dans une petite cellule avec un WC à la turque. Au matin, il rencontrerait l'éducateur du tribunal, avant d'être convoqué avec ses parents dans le bureau du juge pour enfants. Lebrac serait poursuivi pour «violence ayant entraîné une ITT [Incapacité total de travail, ndlr] de plus de huit jours, avec arme». Il apprendrait que le code pénal prévoit une peine pour ce délit de trois ans de prison pour les majeurs (divisée par deux pour les mineurs) et une amende de 45 000 euros. Le garçon reconnaîtrait les faits mais ne dénoncerait pas ses camarades. La juge le placerait en liberté surveillée supervisée par un éducateur en attendant sa convocation au tribunal.

 

C'est ainsi que Bertrand Rothé envisage la suite contemporaine des aventures de Lebrac et de ses amis avec, en filigrane une question que pose inévitablement le lecteur : qu'est-ce qui a changé entre 1912 et 2009 ? Pour y répondre, Bertrand Rothé s'est souvenu de sa propre histoire par rapport à la Guerre des boutons. Il a grandi entre la Brie et la forêt de Fontainebleau, à Chartrettes, un village de Seine-et-Marne. C'était la fin des années 60 à l'école communale, quand la pointe Bic s'apprêtait à détrôner la plume Sergent-Major. «L'Instituteur, M. Balot, nous lisait deux livres par an, dont la Guerre des boutons. On avait l'impression qu'on nous racontait notre vie, notre histoire, explique Bertrand Rothé. Il y avait une identification : Lebrac, c'était mon frère aîné ; Didier Maurel, le fils de l'institutrice de la classe des petits, c'était Camus, le lieutenant de Lebrac. On se battait façon "Guerre des boutons", on prenait aussi des raclées à la maison et on piquait la scie ou le marteau du père pour construire nos cabanes.»


Quarante ans plus tard, Bertrand Rothé affirme, dans la conclusion de son livre, que M. Balot «n'avait pas conscience de nous lire une histoire de voyous, de sauvageons, de racailles, de délinquants. Il avait l'impression de lire un hymne à l'enfance, à la liberté, à la vie. Il pensait nous faire découvrir l'amitié à travers le regard de Lebrac, de La Crique et des autres et croyait jouer son rôle d'éducateur, d'enseignant, d'instituteur, d'homme de bonne volonté.» Pour appuyer sa démonstration, Bertrand Rothé a «acheté un code pénal», interrogé, durant plus d'un an, policiers, juges, médecins, travailleurs sociaux, leur demandant de lire ou de relire la Guerre des boutons et d'expliquer comment ils réagiraient aux comportements des héros du roman de Louis Pergaud. Avec la complicité d'un officier, il a exploré un commissariat parisien, s'est laissé enfermer dans une geôle de garde à vue pour décrire le décorum du parcours d'un mineur mis en cause. Grâce à deux juges, il a pu assister à une vingtaine de procès à huis clos où des jeunes étaient jugés pour des faits de violences, de viol, de détention de drogue. «Quand je suis arrivé avec la Guerre des boutons devant les juges, on m'a dit que ça n'avait pas de sens, que ce n'était pas possible que les héros de notre enfance soient en prison. Alors je leur disais "lisez", en désignant l'épisode où les Longeverne menacent de brûler les pieds de Bacaillé, l'un des leurs, qui a trahi. Aujourd'hui, de tels faits pourraient être poursuivis sous la qualification de torture.»


«J'avais lu la Guerre des boutons à l'âge de Lebrac. Quand je l'ai relu pour le projet de Bertrand Rothé, j'ai été surprise par la violence des faits. Aujourd'hui, il n'y a pas photo, ces jeunes passeraient devant un juge», estime Catherine Sultan, présidente de l'Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, pour qui «la question de la délinquance des mineurs a beaucoup à voir avec le regard que l'on pose sur eux. Désormais, on regarde les enfants davantage comme une menace que comme un espoir». Cette juge pour enfants au tribunal de Créteil (Val-de-Marne) rappelle que, depuis l'époque de Louis Pergaud, «la demande de la société par rapport à la justice des mineurs a changé. Pour nos arrière-grands-parents, les méfaits de la Guerre des boutons ne relevaient pas de telles procédures. Nous sommes là pour répondre à la demande de la société. Ce n'est pas plus mal. Mais, cela dit, nous sommes aussi saisis d'histoires ridicules qui pourraient être régulées par d'autres instances que la justice».


Litige du poisson pourri

Marc Martineau est éducateur depuis 1973. Il a ouvert son bureau au tribunal à Bertrand Rothé. Il dit : «Ce livre pose la question de la façon dont on réagit à la violence. L'éducation a complètement changé. Avant, un enfant demandait à ses parents : "Est-ce que je peux aller ici ?" Là, il dit : "Est-ce que j'ai le droit d'aller ici ?" Il y a la loi entre le jeune et l'adulte. On parle de loi, d'obligation et de moins en moins d'humain.» Bertrand Rothé ne s'est pas contenté d'imaginer le traitement pénal de la Guerre des boutons, il a décrit son évolution sociologique : dans la version de Louis Pergaud, les Verlans et les Longeverne se battent depuis des lustres pour une obscure histoire de vache crevée. En 2009, plus de différend rural : ils s'étripent pour une obscure histoire de voiture, une épave qui empêchait de descendre les poubelles et que les Velrans ont refusé de retirer. Lors de son enquête, Bertrand Rothé a entendu un juge lui raconter une histoire de poisson pourri qui empoisonne depuis deux décennies les relations entre deux quartiers de l'Essonne. «Une famille africaine aurait demandé à une famille d'un autre quartier de lui ramener du poisson de leur séjour au pays. Les vacanciers auraient ramené du poisson avarié et auraient exigé le paiement. Le litige n'est toujours pas réglé.»


Autre idée forte que dévoile d'emblée le titre de la version 2009 de la Guerre des boutons, les héros d'aujourd'hui iraient en prison. Ce qui n'étonne pas le sociologue Laurent Bonelli, qui a écrit la postface de Lebrac, trois mois de prison. : «Depuis Pergaud, il y a eu une transformation des comportements, du regard sur les jeunes et du traitement institutionnel de leurs actes.» Le sociologue évoque notamment «la disparition de l'affiliation ouvrière» pour les jeunes des classes populaires, qui permettait de canaliser et normaliser leurs comportements «déviants».

«Autrefois, la régulation sociale se faisait par le travail», estime aussi Bertrand Rothé. Dans sa fiction, il offre à son personnage principal une issue professionnelle prometteuse : inscrit en CAP de cuisine, Lebrac aime le métier qu'il apprend. Dans une autre vie, Bertrand Rothé a lui-même fait un CAP de cuisinier. Après avoir été exclu d'un autre lycée pour une histoire digne de la Guerre des boutons. Aujourd'hui, il est agrégé d'économie.

 

Photos extraites du film «la Guerre des Boutons», fim d'Yves Boisset, tourné en 1961. Photos rue des archives. BCA. CSF

(1) Louis Pergaud, la Guerre des boutons» (Folio) et film d'Yves Robert. (2) Bertrand Rothé, Lebrac trois ans de prison (le Seuil). Postface de Laurent Bonelli.

Publié dans REVUE DE PRESSE

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