Les élèves Mascottes de Pierre Bringuier - partie 2

Publié le par être parent tout simplement

Sid-Ahmed ou la ville aux mille et une pâtisseries

 

Sophie enseigne les Sciences de la Vie et de la Terre dans un collège des quartiers Nord de Marseille. Elle est la professeure principale d’une classe de Sixième.

Un jour de février 2008 elle fait une entrée enthousiaste dans mon bureau pour me parler de Sid-Ahmed, 12 ans ½, qui comprend avant tout le monde et s’ennuie en classe. « Il faut que tu le testes, me dit-elle, je pense que c’est un précoce. »

 Aïe, pensai-je, encore une mode qui me tombe dessus, après les dyslexiques, les dysharmoniques, les hyper actifs et les dyspraxiques, voici que déboulent les précoces !

Mais bon, on ne peut pas éradiquer tous les Jean-Luc Delarue, toutes les Mireille Dumas, ni brûler tous les magazines psy. Chez tout professeur sommeille une midinette. A nous de tempérer les fièvres de ce bovarysme professionnel, que la monotonie de l’Ecole explique et entretient en partie. Sans compter que ces professeurs imaginatifs ont souvent raison !

Je traîne donc un peu l’affaire, mais c’est contagieux, l’enthousiasme d’un prof ! Je finis par craquer et reçois l’enfant. Entretien plaisant, au contenu riche, tout entier centré sur son projet : devenir architecte. Le rapide testing logique montre une disponibilité magnifique, une bonne circulation du langage intérieur, et du bon sens à revendre. Le dessin de la ville imaginaire que je demande au futur Jean Nouvel est réalisé sur papier Camson, il est complexe à souhait mais comporte – ouf ! – un grand nombre de pâtisseries, de piscines et autres lieux de réjouissance pour garçons.

Les parents de Sid-Ahmed viennent volontiers au rendez-vous proposé, où ils montrent qu’ils ne souffrent pas d’hypertrophie du narcissisme parental. Ils semblent paisibles, équilibrés, ouverts et confiants. Nullement frénétiques de la comparaison des nectars dispensés par les différentes institutions scolaires, ils partagent mes réticences devant ces nurseries de surdoués dont les cerveaux sont élevés en batterie à grand renfort de jeux logiques et d’élitisme Steinerien…

Ils nous laissent juges des réponses pédagogiques, internes ou externes, à apporter à la boulimie de connaissances de leur fils. Cela me donne du temps, certes, mais je n’éviterai pas la passation d’une WISC, que je diffère jusqu’après les conseils de juin des Troisièmes. Dans l’intervalle la pression monte. Caroline (Physique) et Yasmina (Français) font écho aux observations de Sophie : « Ce petit, Pierre, il s’emmerde ! Il faut qu’on lui trouve quelque chose ! »…

Pas dupe, Yasmina me confie dans un sourire amusé de grande sœur attendrie : ce p’tit con, s’il le voulait, il comblerait ses lacunes en français. C’est pas le fait qu'il parle arabe chez lui, c’est juste sa façon d’affirmer sa personnalité : le littéraire, c’est de la m…

La WISC délivre un verdict prévisible : belle intelligence mais ce n’est pas l’aigle du siècle (vers 135-140, avec des dissonances de bon aloi). Pas de quoi le dépoter de son brave collège, où il se sent bien, mais de quoi s’ingénier pour qu’il s’y épanouisse.

Une idée me vient : le passer en Quatrième, en lui faisant sauter la Cinquième. Aucun problème administratif, les deux classes font partie d’un même cycle accessible après la Sixième. Pas de problème de langue vivante non plus, la LV2 commençant en Quatrième. Reste la Physique, qui elle démarre en Cinquième…

« T’occupe, Pierrot, me rassure Caroline. Le petit fait le programme au CDI, le problème serait plutôt en Maths, avec le coup de la Proportionnelle… »… « Te bile pas, Pierrot, m’assure Daniel, prof de Maths. Il m’a demandé de démarrer le programme de Quatrième, celui de Cinquième c’est O.K. »… Même son de cloche en Anglais… Mon idée ne choque personne, elle semble au contraire valider le sentiment, diffus mais partagé, que le saut de classe aiderait le petit à ne plus s’emmerder.

 

On s’achemine donc vers un conte d’été pour saluer des vacances bien méritées. Je prends rendez-vous avec Sid-Ahmed, lui fais part de mon idée, lui demande ce qu’il en pense. « Je pense, me répond-il après quelques secondes de réflexion, que cela va me poser un petit problème. – Ah oui ? – Oui, Monsieur. Il me faudra deux mois je pense pour reprendre la tête de la classe ! »

Rassuré par cette superbe profession de foi en soi-même, empapillotée dans un pronostic naïvement scientifique, je retrouve les parents qui semblent contents de l’idée, non pour leur ego, mais pour leur enfant. « Je crois, dit posément la mère, que notre fils s’intéressera encore plus à ses cours, c’est bien. » Du contentement, pas d’excitation. Ils m’impressionnent.

Je croise Sophie et lui annonce la bonne nouvelle… Tiens, elle ne jubile pas ! Elle évoque même, pour la première fois, ses craintes devant l’immaturité affective de Sid-Ahmed… Elle semble évasive et, si elle ne pose ni feu rouge, ni feu orange, elle ne donne pas de feu vert.

Il est temps de rencontrer la principale. Elle m’écoute, convaincue sur le fond, car elle aime que le pédagogique reprenne son dû face aux intrusions continuelles de l'administratif, mais soucieuse de ne pas imposer aux professeurs un éventuel fardeau : les classes seront chargées en 4ème l’an prochain… Quelques jours plus tard, douche froide : « J’ai discuté avec les professeurs, certains ne sont pas chauds. » Je suis consterné, mais j’ai trop d’estime pour cette femme pour lui faire l’affront de demander des noms ! Je sors de son bureau penaud, et vaguement furieux contre l’enthousiaste Sophie… Dans quelle galère m’a-t-elle fourré ?

Soudain me revient en esprit, sous l’apparence de l’inertie institutionnelle, l’inhibition de modestie : et si Sophie en était atteinte ? Et si elle s’effarouchait de sa propre audace, une fois perçue et reconnue au miroir de mon initiative ? Pris d’une colère un rien feinte, je l’avoue, je vais à sa rencontre et lui déverse trois tonnes de reproches.

Elle me confirme ses doutes, sans malice, avec une désarmante franchise. Je refais la tournée des enseignants et tous s’étonnent de la réponse de la principale, confiants dans les ressources du garçon tout en évoquant son immaturité (pour un savant bien sûr !). Justin (EPS) m’explique : « Ce gars n’est pas très doué, il aurait même 2 mains gauches et les pieds dans le même sabot… mais quel assistant pour moi ! Il intègre les règles et les consignes, sait organiser et anticiper… un régal ! A part ça, un gros bébé ! »

Je fais alors auprès de chacun un bilan de mon enquête, et donne mon opinion : si le saut de classe nous donne des frayeurs de pucelle, il est néanmoins sans grand risque puisque nous pourrons l’évaluer à la toussaint. J’ajoute en toute hypocrisie : mais c’est une décision pédagogique, et non psychologique ! Je laisse ensuite mes petits camarades méditer, comme dit Philippe Meyer, « dans le huis clos de leur salle de bains », non sans avoir glissé en confidence à Caroline : ce serait notre fierté, si nous transformions l’essai !

Juste avant la fin des cours Sophie, le nez un peu de travers, m’annonce que le petit est affecté en 4ème l’année suivante.

 

De retour des vacances d’été, je retrouve le collège et Sophie me tombe dans les bras : « Salut Pierrot, j’ai vu Sid-Ahmed, tu sais pas ce qu’il m’a dit ? Madame je m’éclate ! » Alors moi, perfide et croyant tenir ma vengeance : « Ah bon, il n’est pas bouffé par les grands de 4ème ? – Penses-tu, il a pris 10 cm cet été ! »... Avec Sophie, laisse tomber, la vengeance est un plat qui ne se mange pas du tout.

A propos de plat, je croise le petit à la cantine : « Bonjour Sid-Ahmed, tu te souviens m’avoir dit qu’il te faudrait 2 mois pour t’adapter ? – Oui, M’sieur, c’est vrai, et il m’a fallu 2 jours en fait ! » Même légèreté guillerette chez les collègues enseignants qui, naguère, craignaient pour sa vie : ils ne se souviennent que de leur confiance dans ses moyens intellectuels ! Ou bien ils ont recours à une galéjade : Vé, tu as vu le minot comme il est malin ? Il te profite des vacances pour prendre une bonne tête de plus !

La mascotte renverrait-elle à une mise en crise consentie chez ses enseignants, et par la suite à son heureuse résolution ? Ici, l’envie d’honorer la vivacité d’un élève serait combattue par la crainte maternelle de voir sombrer le petit dans une vague de grands ? Derrière l’insécurité parentale de professeurs attentifs, comment ne pas voir à l’œuvre ce perfectionnisme destructeur qui consiste à attendre du Sujet qu’il soit parfaitement équipé en toutes choses avant de sortir la tête de sa coquille ? Le mythe d’Athéna, sortie toute armée de la cuisse de Jupiter, hante la Pédagogie française.

Il y a un étrange paradoxe dans cet excès de prudence, d’exigence de « pré requis » : d’un côté les professeurs fixent un niveau d’exigence déraisonnable, mais d’un autre côté ils interdisent au jeune et à sa famille toute prise de risque et de responsabilité. Un tel paradoxe n’est pas loin du double bind : je place la barre très haut, mais je refuse que tu prennes le moindre risque !

Les professeurs seraient-ils en France dévots du Savoir et mécréants de l’Expérience ?

Sophie, Caroline, Daniel, Justin, Yasmina ont, avec la complicité involontaire de Sid-Ahmed, momentanément résolu ce paradoxe et laissé sa part au feu, comme il se doit face au mystère du devenir des êtres humains. Le feront-ils la prochaine fois ? Ont-ils réalisé un apprentissage, un progrès dans leur lutte contre le sur-moi tyrannique qui les surveille et les commande ? En tout cas j’y découvre, moi, l’occasion de clarifier mon rôle et d’affiner des attitudes de soutien au métier d’enseignant – donc aux enfants, par ricochet.

 

Sous forme de vignettes, je vous présente ci-dessous la chronique de mon activité de pisteur de mascottes. J’y résume trois types d’attitudes : la promotion, le sur lignage et l’abstinence.

  • Se mettre en position de promotion, c’est rassembler en esprit les observations concernant une situation pédagogique et prendre l’initiative de la mettre fortement en évidence, si possible en proposant la zone symbolique dont elle semble être l’emblème (courage… solidarité… persévérance… don… pardon…). C’est impulser un élan symbolique dans un moteur institutionnel qui peine un peu, valoriser les enseignants qui ont du jus même s’ils ne jouent pas les vedettes. C’est mettre le turbo.
  • Surligner une situation pédagogique, c’est mettre sous le regard de l’enseignant par trop modeste son aptitude singulière à mascotter un élève, à le tirer vers le haut (et souvent la classe avec lui). Objectif : aide à la conscientisation individuelle.
  • S’abstenir, c’est accueillir une demande d’intervention avec attention et respect pour ensuite, si l’on pense que c’est possible, proposer à l’interlocuteur d’acheminer lui-même son affaire à bon port, après avoir étayé subtilement le lien professeur/élève qu’il évoque afin que ce lien prenne sa forme aboutie de mascottage.

De telles attitudes peuvent, bien entendu, se trouver combinées dans le traitement d’une même situation pédagogique. C’est souvent le cas.

 

 

Mustapha, de l’encyclopédie vivante à l’encyclopédie palpitante

Mustapha est autiste, il présente le syndrome d’Asperger, nom dont il tirerait volontiers des mots d’esprit tristes du genre « Asperger m’a aspergé » ou « Il pleut, je suis aspergé »… Car tel est cet enfermement dans le Soi-forteresse, qu’il y autorise une intense vie de l’esprit, bien à l’abri derrière les mâchicoulis de ses tours de guet mentales.

Le collège, sans être véritablement en émoi, n’en est pas moins tout endimanché d’accueillir – loi sur le Handicap de 2005 oblige – cet enfant pas comme les autres.

La réunion inaugurale (équipe de suivi de scolarisation) opère la passation de prise en charge entre école primaire et collège, mais aussi entre deux structures de soin. Chacun y vient « sur son 31 » mais très vite les échanges vont bon train entre pédagogues comme entre soignants, ponctués par les éléments toujours pertinents fournis par la mère de Mustapha, dont la patience semble avoir pris le dessus depuis longtemps sur la souffrance, au prix d’un surcroît d’intelligence et de courage que l’on espère le plus pérenne possible... Car les institutions passent et le handicap reste !

A un moment le principal me sollicite du regard : puis-je dire quelques mots ? Je n’en ai pas très envie, tant je suis ému par ce rassemblement d’adultes autour de la croissance fragile d’un enfant, et gêné d’être invité à parler psy. Non, je n’évoquerai pas les alea que la clinique de cet élève promet de nous réserver ; je concentre mes propos sur le cadeau que nous fait cette mère en nous confiant son enfant, sur la chance que nous avons tous, élèves compris, de nous montrer à la hauteur, de contenir nos peurs et nos impulsions négatives, de faire prospérer entre nous l’indulgence et la tolérance… A m’entendre, notre collège classé Ambition Réussite ne reçoit pas une tuile, mais une manne en la personne de Mustapha !

Depuis, je demande régulièrement des nouvelles de la mascotte à sa professeure principale : tout va pour le mieux, les élèves l’ont pris pour un des leurs, il les épate par l’étendue de sa science, de son vocabulaire, comme par l’originalité de ses réparties. Les anecdotes abondent. « Devine ce qu’il nous a sorti lors du Quoi de neuf ? (sorte d’assemblée de classe d’inspiration Freinet) : il s’est lancé pour clamer que Mme Dupont a « annihilé les chuchotages dans son cours !

Il parvient même – toujours du haut de son donjon – à signaler aux adultes qu’il se sent en insécurité. Ainsi lors d’une promenade le long des calanques, poussé dans le dos par ce petit diable incontrôlable et dangereux d'Abdelkrim Menacer, se met-il à fredonner tout en marchant : Menacer m’a menacé, cest un abdel crime… Qui mieux que lui saurait vous faire découvrir les champs sémantiques, vous en vanter les charmes et vous prouver la force de la parole ?

 

L’infirmière un jour entre vivement dans mon bureau : Viens vite, Mustapha fait un délire morbide sur les meurtres d’enfants et autres faits sanglants perpétrés dans le quartier depuis 10 ans, un vrai historien de chronique judiciaire ! Il refuse de rentrer en cours… J’ai peur pour lui ! Je tente de la rassurer, lui rappelle ce qu’elle sait mieux que personne ici : que Mustapha est fatigable, éprouve le besoin ponctuel de souffler, de s’absenter de cours, que sa communication s’apparente souvent à des « délires »…

Rien n’y fait, elle veut « aller voir » avec moi, et je suis embêté : y aller, c’est renforcer le préjugé que seuls les « spécialistes » savent y faire – ce qui est faux et un rien risible. Mais ne pas y aller, c’est « la lâcher » : je l’accompagne donc et trouve notre élève droit sur sa chaise, dans un coin du hall, déclamant les manchettes des journaux de faits divers locaux avec une précision implacable d’encyclopédiste en finale mondiale de Je Sais Tout Sur Tout, tandis qu’un surveillant penché vers lui tente maladroitement de lui parler, de le rassurer.

Le malentendu entre le jeune adulte et l’enfant est patent, mais cela importe-t-il ? Chacun des deux a sa façon de vivre les grands attributs humains que sont la parole et la pensée. Mais si leurs deux visions du langage ne coïncident pas, le lien vocal et postural, lui, est là, solide, qui instille son goutte à goutte d’humanité et calme sans calmer.

Qui peut dire « je ferais mieux » ? Sûrement pas moi en tout cas !

Infirmière, psychologue, nous nous interrogeons du regard et dans un même mouvement nous éclipsons discrètement, laissant le jeune surveillant à la barre, en attendant la mère, qui a été prévenue.

 

Mustapha m’a fait adopter les trois postures évoquées plus haut : la promotion de mascotte lors de la grande réunion, le sur lignage des aptitudes créatives de ses enseignants lors de nos courts échanges, l’abstinence d’intervention du réputé psychologue sauveur lors de l’incident des faits divers locaux.

Dans les trois cas – mais est-ce si surprenant ? - on notera qu’il s’agit d’étayages :

renforcer l’éthique des acteurs de l’Ecole en réaffirmant ses valeurs cardinales ;

renforcer les auto gratifications de l’enseignant entreprenant ;

valider les compétences d’autres types d’acteurs scolaires, combattre l'hyper spécialisation qui responsabilise l'un et déresponsabilise tous les autres.

Cet étayage est une action professionnelle de psychologue, sous-tendue par une conviction : nous sommes tous des adultes, des modèles ou contre modèles potentiels, placés tous mêmement en position éducative, du chef d’établissement à l’agent de service. Cette conviction se trouve fondée, entre autres, dans une théorie du Sujet pour laquelle les positions sociales n’induisent en rien la qualité du lien éducatif et n’ont par conséquent aucune pertinence pour l’enfant, sinon à offrir à la construction de son cadre mental les repères sociaux indispensables.

 

 

Marinette, plus vaillante que Kirikou

Marinette n’a pas de chance, elle est la sœur aînée de Cynthia, une déficiente moyenne qui fait depuis sa naissance l’objet des angoisses et des surprotections parentales. Atteinte d’une maladie rare exigeant des soins bi journaliers très précis, elle traverse toute sa scolarité de Primaire sans que les parents puissent réellement entendre les alarmes des enseignants sur son niveau scolaire catastrophique. Elle n’assimile rien de rien…

Il m’avait fallu des semaines pour décrypter leur déni, réassurer la mère,  les convaincre de la nécessité de l’Education Spéciale pour l’épanouissement de la petite Cynthia (QI 50 !!!) pour enfin passer une alliance solide avec eux. Après cette diplomatie épuisante, Cynthia avait quitté sa classe de Sixième, et avec elle six années de souffrance à ne rien comprendre au film… Or voilà que peu après je reçois  « la grande » de Quatrième, Marinette, qui aimerait bien savoir la différence entre les divers types de Troisième.

Nous avons tous reçu en entretien de ces enfants dépourvus d’éclat, chez qui nous cherchons désespérément intelligence, désirs, personnalité… On ne sait trop par où passer pour accéder à leurs ressources vitales, pour les guider dans leur orientation. Tout se passe comme si la place de Sujet, ils n’en voulaient pas, elle les gênait. Marinette, fille de parents du quart-monde, addicts au mauvais vin, au Tac au Tac et au tabac fort, sœur d’une enfant retardée, elle-même pas très futée, un rien disgracieuse, ne va-t-elle pas me faire entrer dans ces débuts d’entretien délicats où le conseiller crapaüte sans trouver ses prises ?

Pas du tout.

Le fessier bien calé au fond de sa chaise, en écolière sage sinon brillante, les yeux démesurément agrandis par des lunettes d’hypermétrope, elle dévisage avec confiance le monsieur qui a trouvé la solution pour sa sœur et calmé les alarmes de ses parents. Sans le vouloir elle m’offre un bien joli cadeau : sa totale sécurité affective d’enfant.

… Je n'ai même pas songé à refuser ce don. Et une mascotte de plus, une !

Pourtant, l’année suivante, l’idée ne m’effleure pas de faire la promotion de ma mascotte à Blandhe, sa professeure principale de Troisième : après tout, R.A.S. en ce qui la concerne. Mais Marinette n’a pas besoin de propagande, elle connaît le chemin de mon bureau et me rend une visite de voisinage où vite elle m’entretient de sa grande idée : s’occuper des animaux de compagnie. Ils sont si gentils, M’sieur, les pauvres !

Aïe ! Voilà qu’à la confiance naive vient s’ajouter une vocation qui traduit souvent un désir de régression, un repli vers soi d'adolescentes effrayées par les enjeux du Il Me Faut Grandir ! « Ma pauvre enfant, pensé-je, consterné, qu’essaies-tu donc de réparer avec ce désir là ? »

Les formations d’élevage, de vente, de toilettage des petits animaux sont toutes hors la ville. Il lui faudrait donc prendre le bus puis le train ou le car, ou sinon accepter l’internat, Connaissant les parents, je retoque mentalement le scénario pour cause d’irréalisme total mais, pour ne pas être le vilain producteur qui pousse le jeune scénariste au suicide, je lui explique qu’une vocation pareille, ça se valide par des stages…

Marinette, toute guillerette, me quitte après avoir rangé soigneusement mon idée dans sa boîte à secrets imaginaire. Mon dieu, qu’ai-je dit là ? Me voici bien perplexe : comment cette Cendrillon des Quartiers Nord pourrait-elle négocier un stage en magasin ?

Elle le peut ! Comme je demande des nouvelles, Blanche semble surprise de ma surprise : pourquoi donc ne la pensais-tu pas capable de trouver un stage ? Elle m’a tannée, je l’ai aidée un peu, mais pas plus que ça tu sais… C’est caractéristique d’une élève mascotte, ça : tu crois qu’elle est ta mascotte, et tu découvres qu’elle a su devenir mascotte de la moitié de l’équipe !

...Et Marinette revient voir son COP pour lui narrer la merveilleuse histoire de son stage et lui demander, maintenant qu’elle l’a bien rassuré sur sa motivation, les coordonnées des lieux de formation. Je lui donne celles du seul établissement du département, une Maison Familiale Rurale… Je ne crois toujours pas au scénario, mais je ne crois plus au suicide de son auteur !

Un jour que nous faisons le point sur certains élèves, Blanche me glisse : « Merci, Pierrot, je le retiens ce samedi matin sous la flotte, à conduire Mademoiselle Marinette en voiture jusqu’au trou du c… du monde ! Blague à part, la matinée Portes Ouvertes de la MFR a été super chouette pour Marinette ! La petite a encore fait de l’effet, ils lui ont filé une liste comac de vendeurs en animalerie ! »

...Et Marinette revient voir son COP (bis) pour lui dire combien c’est dur dur d’être une ado qui cherche un employeur et non plus seulement un stage… Je m’apprête à lui proposer une autre orientation -  un autre scénario - mais je réalise qu’elle a tourné déjà la moitié de son film et qu’elle a bien le droit de tenter de le terminer. Je me racle la gorge et affirme que sa recherche peut à tout moment être couronnée de succès, qu’elle ne perd rien à essayer encore puisque d’autres orientations seront possibles en cas d’échec…

...Et Marinette revient voir son COP (ter) en juin pour lui annoncer sa promesse d’embauche.

 

Post scriptum. Cette mascotte fut en réalité l'objet d'un complot amical d'une ampleur que je ne soupçonnais pas. Pour tenter d’en restituer la saveur, une citation de Salinger (de mémoire) :

« Charlotte un jour voulut me fuir, sortit en courant du studio et je tentai de la retenir par sa robe, une robe jaune que j'aimais beaucoup parce qu'elle était trop longue pour elle.

 Depuis ce jour je porte une marque jaune-citron dans le creux de ma paume gauche.

Ô mon Dieu, si ce que j'ai à l'âme porte quelque nom savant, c'est que je suis un paranoïaque à l'envers : je soupçonne les autres de tramer des complots pour me rendre heureux »...

Les comploteurs du bonheur de Marinette furent ses professeurs : Blanche qui l'a soutenue et accompagnée dans ses démarches d'orientation et de recherche d’entreprises, Sophie qui a combattu les mille et une réticences parentales et appelé à la rescousse un animateur de centre social, Séverin (EPS) et Nanou (Lettres), professeurs improvisés d'escalade, qui lors d'une sortie ont su triompher des peurs paniques et des complexes de Marinette jusqu'à la faire hurler victoire et s'essayer aux parois les plus rudes.

Tous s'étaient donné le mot : guerre à outrance aux tentations de renoncement de Marinette.

 

 

Mamoudou, tu nous vois suspendus à tes lèvres…

Plus bé bé bé bégayeur, tu tu tu tu meurs ! C'est pas moi qui le dit, c'est la professeure principale de Mamoudou, Caroline, qui me confie sa préoccupation peu avant l'entretien d'orientation qu'elle a programmé entre lui et moi.

Elle me prévient : ce petit, Pierrot, tu vas avoir du mal tu sais, moi-même des fois je ne le comprends pas, et pourtant je t'assure il est bon, il comprend très bien, il suit sans difficultés... « C'est bon Caroline, on a compris, on n'est pas idiot non plus ! » ; voilà ce que je pourrais avoir envie de répondre si je ne connaissais pas Caroline, si je ne savais pas à quel point son estime m'est acquise.

Caroline est mère d'un enfant apraxique, et si elle porte cela comme une source d'inquiétude, sinon comme une blessure, elle a su en faire un capital de vigilance dont elle fait bénéficier ses élèves. Je le reconnais volontiers, elle et Yasmina ont sur moi quelques jets d'avance quant au dépistage des « dys » et je pars toujours de l'hypothèse qu'elles ont raison.

Je la rassure donc, lui promets de faire bon et patient accueil à Mamoudou et de ne pas céder à la tentation de limiter le champ des possibles professionnels de la béguitude. Mais Caroline est à présent lancée, je ne l'arrêterai plus. Loin d'épuiser son appétît de dialogue, mes propos l'ont aiguisé. Ai-je bien intégré le fait que ce petit bégaie moins d'année en année ? Suis-je vraiment sûr de pouvoir distinguer les maladresses d'élocution et les aptitudes intellectuelles mais aussi relationnelles ? - Je pense que oui, lui dis-je avec conviction (et avec mon amitié attendrie)... Et de citer, pour dissiper ses dernières craintes, l'exemple d'un bègue fort en vogue dans les media, ancien ministre de l'Education nationale et ex futur président de la République.

Elle rebondit aussitôt : « Tu sais pas, Pierrot, l'autre jour il devait faire un exposé devant toute la classe, eh bien, le minot il s'est pas dégonflé ! Il est passé au tableau et il s'est lancé, tu aurais vu ses collègues : des tombes, Pierrot, des tombes ! Pas un bégaiement le Mamoudou, rien ! On était là, bouche ouverte, on le sentait hésiter parfois et puis il repartait... Et quand il a eu fini son exposé, le minot, un silence de mort, je te jure Pierrot, j'en avais les poils dressés, pas un mot, et puis ils se sont mis à l'applaudir ! ». Elle se tut, à nouveau saisie par l'émotion.

J'étais ému à mon tour, mais je ne sais pourquoi j'ai commencé à flairer dans son récit la présence de l'inhibition de modestie. « Ah bon, ton minot, il a totalement oublié d'être bègue ? C'est fou ça, il monte sur scène et hop, fi fi fi fini le bé bé bé bégaiement ?! - Non bien sûr, Pierrot !... Le pauvre, il a fallu que je l'entraîne, d'abord tout seul, et puis en binôme... »

Et Caroline, comme à confesse, consentit à me parler de ses efforts... à elle !

 

 

Pas manger mourir, manger mourir aussi ?

Baloo, l’ours du Livre de la Jungle, c’est un poids coq à côté de Clément, élève de 3ème « chez » Bertrand, son professeur principal (Anglais). Il va mal, Bertrand le sent et vient m’en parler.

Bertrand, c’est la discrétion et la douceur mêmes. Tu entres dans sa classe pour une séance avec ses élèves, tu es accueilli par une atmosphère paisible, des bruissements feutrés plus que des bruits, une sorte de disponibilité collective diffuse, impalpable mais sensible, ponctuée par la voix calme et amicale du prof qui signale à tel élève, en même temps qu’il le saisit sur son ordinateur, le bon ou le mauvais point qui sanctionne, sans délai aucun, telle réponse, telle question, tel comportement… Cette précision chirurgicale d'éducation Hic et Nunc produit des effets heureux : en répondant au comportement par un renforcement positif ou négatif immédiat, il responsabilise le jeune, le rend maître de sa notation, et il est rare qu'à la fin de l'heure l'élève ait une note plus basse qu'au début du cours.

Bref entre Bertrand et ses élèves règne un surprenant consensus, dont la patine est le fruit d’un polissage patient et continu. On est en famille dans cette classe où le prof pratique avec ses élèves une éducation de l’entre soi ! En conseil de classe, ses propos sur les élèves sont dépourvus de charge émotionnelle négative, ils ne sont que compréhension, encouragements, mises en garde ou regrets proférés à bas bruit, mais toujours amicaux…

Je suis bien content qu’il vienne ainsi me voir « chez moi » : on se connaît et on s’apprécie depuis quatre ans, mais c’est la première fois que ce timide se fraie un chemin jusqu’à mon bureau. Clément va mal, me répête-t-il sans parvenir à préciser son souci. Il faudrait que tu voies cet élève…

Commence alors un étrange dialogue, moi posant des questions précises, ciblées, pour tenter de cerner la problématique, et lui réitérant son souhait d’une rencontre élève/psy. Peu à peu se dessine une situation délicate d’adolescent en souffrance muette, écorché par les intrusions verbales de ses parents et de ses collègues, craignant leur bonne volonté comme une agression s’ajoutant à ses propres auto agressions (auto accusations, mortifications expiatoires...), en perte d’estime de soi y compris dans son métier d’élève…

J’acquiers alors la conviction, sinon la certitude, que le projet de Bertrand est inadapté. Se dessaisir du cas pour le confier au psy ne l’aidera pas plus qu’il n’aidera le jeune. Il faudrait rester au plus près de ce fil ténu entre le prof et l’élève : le souci qu’a le premier pour le second… Fil évidemment tissé d’identifications réciproques discrètes mais actives sur lesquelles peut se construire un étayage suffisant pour éviter, du moins, les effondrements psychiques dangereux et ouvrir vers des soins (diététique, psychothérapie ?). Il faut éviter les tiers dans un premier temps, donner de la consistance à la relation Bertrand/Clément.

Leur discrétion à tous deux marque peut-être une commune inhibition, mais elle témoigne surtout d'une authenticité qui est leur meilleur atout.

Je livre mes impressions à Bertrand, lui propose de ne prendre rendez-vous pour Clément avec moi qu’en deuxième intention, après avoir renforcé son lien avec lui. Il semble à la fois surpris et satisfait du tour qu’a pris notre entretien, et prend congé peu après.

Sa discrétion ne l’empêche plus, depuis, de passer devant mon bureau et de s’y faire inviter volontiers pour une brève causette au cours de laquelle, immanquablement, je prends des nouvelles du fil ténu, pour m’entendre répondre par le patient Bertrand : « j’y vais pas à pas, tu sais, mais on avance, on avance tous les deux… »

Il leur faudra du temps à ces deux là, le prof timide et l’élève hautement persécutable, pour trouver le chemin des mots – le plus dur assurément à emprunter… Mais ils avancent, ils avancent.

 

 

En résumé, l’élève mascotte est un jeune qui suscite chez son enseignant ou éducateur un double mouvement : de sympathie d’une part, de créativité dans la recherche d’une évolution favorable de la situation, d’autre part.

Le psychologue repèrera souvent ce phénomène grâce aux signes de sympathie de l’adulte pour le jeune, mais c’est au mouvement de créativité pédagogique et éducative qu’il s’attachera, car c’est cet élan qui peut desserrer l’étreinte des composantes sur-moïques de l’adulte en étayant l’espace psychique gagné par le Moi professionnel et en élargissant notamment le champ des identifications positives, cette zone d’inter subjectivité amicale, non culpabilisante ni hystérisante, entre les adultes et les jeunes.

Les sentiments négatifs de l'enseignant pour ses élèves n'en existent pas moins, eux aussi, car tout être humain abrite l'ambivalence affective. Non seulement elle ne disparaît pas dans le phénomène de mascottage, mais c'est bien là qu'elle peut sans danger y être repérée et mise au travail, grâce à la réassurance que constitue la mise en relief des sentiments affectueux positifs de l'enseignant pour sa mascotte.

L'humour est alors pour le psy et le prof – comme si souvent dans les affaires humaines – le meilleur outil d'ouverture vers la vérité des Sujets et son analyse.

 

 

 

 

à mon ami Jacques Lévine,

 

Marseille, décembre 2008,

 

Pierre Bringuier

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Publié dans THEORICIENS

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